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Les Chroniques de Big City

Sisem

21 Janvier 2014 , Rédigé par A.P.

Là, je me bats mollement contre le vide. Le vide que j'appelle Sisem. Ce vide noir et griffu qui m’attrape quand l'absence. Qui m'agrippe quand la nuit et sa lueur orangée qui gâche la nuit. La nuit de la ville que j'aime autant que je la hais, cette nuit qui m'a pris ma jeunesse et mes attaches, qui m'a jeté contre ces corps inconnus que j'ai épousés et qui m'ont dégouté, contre ces inconnues qui le sont restées malgré tout.

Il y aussi cette musique, cette mélodie composée pour célébrer l'amour de deux enfants nés d'une autre étoile, et qui m'étreint le cœur chaque fois avec une violence intacte, et Sisem qui me regarde au fond des yeux pour me narguer et me dire calmement : alors, où en sommes nous ? Et je connais la réponse, et je la garde au fond de moi, par lâcheté.

Et la ville éteinte abrite sans surprise la douleur et le sang, et la chaleur des combats minuscules. Moi j'ai cette colère que je jette en hurlant dans la direction de Sisem qui ricane en en ayant rien à foutre.

Sisem c'est la misère que vous pourrez apercevoir dans une seconde de perte de maîtrise, si je regarde ailleurs c'est dans le vide, droit dans les yeux de Sisem que je regarde. Vous ne le verrez pas. À peine devinerez vous sa présence à cet instant glacé où mon corps se tord de peur d'avoir à l'affronter encore. Je me déformerai pour une seconde et épouserai la silhouette du néant froid qui préside à nos malheurs.

Sisem dort parfois ; d'un sommeil léger. Il est toujours là.

Ses mains sont longues, ses mains sont celles du pianiste qui joue contre mes côtes la mélodie de l'abandon. La plus grande peur des enfants, à ce qu'on dit. Et la mienne.

Et moi qui le nourrit par habitude. Je lui donne le grain que j'ai pour qu'il le moule, et les torrents d'émotion qui traversent mon cœur apportent systématiquement leurs eaux à son moulin. Je lui prodigue conseils et caresses, par mes craintes et mes doutes, ce dont j'ignore si quelqu'un pourra jamais me les pardonner. Lui pardonne, et il m'en fait payer le prix.

Et puis je me saoule pour le faire taire, et quand je suis saoul il vient poser ses longs doigts fins sur mes épaules pour chuchoter à mon oreille. Il me susurre les mots de la Terre et l'horreur banale et quotidienne des enfants malheureux pour un rien qui pleurent pour une poupée de chiffons déchirée, il me raconte tout bas les cauchemars de ceux que j'ai eu au moins le bonheur d'aimer. Il me murmure les secrets inavouables et les douleurs silencieuses de la culpabilité qui rongèrent ma famille, les rancoeurs passées qui resurgirent au détour d'une phrase anodine et malveillante, la méchanceté et la bêtise.

La bêtise qui mène les hommes à l'abattage.

Il me signifie les guerres fratricides et la haine qui va bien finir par nous bouffer, et qui aura ma peau pour une raison que j'ignore, et que ma peau j'y tiens, et que quitte à la perdre j'aimerais autant que ce soit pour une bonne raison, ou au moins savoir pourquoi. Et puis la voilà, la question qui Sisem pose, et je n'ai pas de réponse.

Pourquoi ?

Pourquoi le vrai a-t-il toujours raison du beau, le mauvais raison du juste et le médiocre raison du bien ?

Je ne sais pas.

Et Sisem gagne toujours.

Et j'ai mal.

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