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Les Chroniques de Big City

Appelez-moi Ironie

28 Août 2012 , Rédigé par A.P.

Big City n'est pas ce que vous croyez. Bien sûr ce qu'on en dit dans les journaux la fait paraître d'une violence sans nom. Bien sûr les perdus traînent dans le centre-ville comme des loques et polluent les rues. Bien sûr on n'est pas toujours certain de ce qui se trame dans les tripots sordides et les bars à paumés.

Mais d'ici, là où je vis, en haut des Grandes Tours Blanches, on se sent bien loin de tout ça. La misère ne nous atteint pas. Jamais. Je suis un nanti. Un vrai. Pas un de ces parvenus de néonantis dont les dents rayent nos beaux planchers, un vrai nanti, depuis trois générations. Loin de tous ces gens qui ont des problèmes, c'est la seule façon de gagner ; la meilleure place. Depuis le sommet de l'échelle sociale, les nantis sont jalousés des bourgeaillons et méprisés de tous les autres - à part des perdus, peut-être, qui ignorent probablement jusqu'à notre existence.

Les autres nous prennent pour des monstres. Je sais lire les regards qui traversent le rempart des gorilles qui se dresse entre eux et moi quand je sors dans la rue. Il y a quelques jours, je me suis même fait agresser par un gamin. Le rejeton d'un bourgeaillon avec qui il m'est arrivé de faire affaire. Ce type doit rêver chaque nuit d'être à ma place. J'en arriverais presque à avoir pitié de lui. Mais non.

Pour être tout à fait franc, c'est le cadet de mes soucis. C'est à peine si nous partageons le même monde, de toute façon. Ils ramassent les miettes, c'est tout. Alors qu'ils me détestent ou pas... Même mes gorilles me haïssent sans doute. Mais je ne leur demande pas de m'aimer ; juste de me sauver la vie. Et ils sont grassement payés pour ça. Si jamais l'un d'eux meurt en service, sa femme est même riche le lendemain. Elle pourra aller l'oublier au soleil.

Je ne suis pas de ces vieux nantis qui, leurs 50 ans passés, se retournent sur leur vie et se demandent ce qu'ils en ont fait, ou s'ils sont heureux, ce genre de chose. Moi, non. Si je me retourne sur ma vie je me vois trahir mon père à 20 ans en m'enfuyant pour épouser une jeune femme de rang inférieur, et manquer de l'achever en donnant naissance à une petite bâtarde. Je vivais dans une maison à la campagne, à l'époque. Quelle erreur. Je suis parti avant que Fleur, ma fille, n'ait eu cinq ans. Elle ne doit sans doute pas savoir qui je suis. Et c'est très bien comme ça.

J'ai rejoint mon père, je suis rentré dans le rang, j'ai repris ses affaires. Il était fier de moi. Je suis très vite devenu un homme très occupé.

Je ne suis pas allé à son enterrement. Pas le temps.

Et voilà. Je suis là, tout en haut du monde. Je ne pense plus à ces histoires. Les vieux qui regardent derrière eux, ça les rend malheureux ; ils se retournent quand ils s'aperçoivent qu'il n'y a plus rien devant. Je ne suis pas comme ça.

Bien sûr que non, je ne suis pas comme ça. Je ne regarde pas en arrière. Évidemment, je m'en fiche de ne pouvoir être fier de rien. La misère ne peut pas nous atteindre, ici. Jamais. Évidemment, à mon enterrement comme à celui de mon père, il n'y aura personne, mais que voulez-vous que ça me fasse ? Je m'en fiche. Il n'y aura même pas ma fille. Elle doit être devenue une femme, maintenant. Mais je m'en fiche, ça ne me fait rien, de toute façon je ne sais même pas à quoi elle ressemble. Si elle s'approchait de moi dans la rue, mes gorilles la feraient fuir.

Demandez aux gens qui me côtoient, ma vie est parfaite.

Je sais bien que devant moi il n'y a plus rien.

Devant, c'est un grand vide.

Mais derrière c'est trop moche ; je refuse de me retourner.

Alors j'ai sauté.

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