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Les Chroniques de Big City

La fuite

10 Mai 2013 , Rédigé par A.P.

J'ai coupé le son de mon casque pour poser un pied timide dans le monde des autres. C'est très curieux. Tout y est très carré. Les murs se tiennent bien droit, comme ces anciens soldats de pierre qui gardaient les tombeaux des rois. Ils se tiennent perpendiculairement au sol, qui, de fait, se trouve être horizontal.

Et tout ça est gris.

Et tout ça fait un vacarme de tous les diables, qu'on se croirait dans une gare, si ce n'est bien entendu l'absence de quais, et les yeux des gens qui traînent là, qui n'ont manifestement aucune volonté de se faire la belle. Allez comprendre.

Dans leurs beaux habits qu'on croirait militaires s'ils étaient même un peu plus colorés, des divisions entières de civils défilent, les épaules voûtées puisqu'écrasées comme il se doit par le ciel massif et magnifique. Et dire que ces cons-là gardent l’œil bas, le regard tout emberlificoté dans les creux des pavés disjoints.

Le ciel est bas. Ça va péter.

Et au milieu de tout ça, à quatorze pas de moi, à tout casser, il y a ce type dégingandé qui brille des yeux en regardant en l'air. Il attend peut-être un oiseau. Ou un papillon. Allez savoir. Il a les bras de ceux qui ont porté toute leur vie un gros morceau d'espoir en le tenant bien haut ; il a les lèvres faites pour embrasser la vie et des dents pour la mordre. Dans cette ville de machines, il est extraordinairement vivant. En tendant un peu l'oreille je peux entendre d'ici sans bouger le bouillonnement du sang qui court dans ses veines, et son cœur qui me crie les révolutions du passé et celles à venir, les villes qui émergèrent rayonnantes de mares de sang versé par leurs enfants, et la beauté ineffable de cette fille qui, un jour où je traînais au hasard dans un coin de métro, m'a souri. Il a l'allure de celui qui un jour mena ses hommes à la victoire pour faire descendre la lumière sur le monde.

Il a la forme de ce qu'aurait pu être la vie, si quelqu'un avait fait quelque chose avant qu'il soit trop tard.

Mais ici c'est Big City, la ville sans âme. Il pourra bien lever les yeux, jamais un avion n'est parti d'ici ; et jamais un oiseau n'est venu.

J'ai rebranché mon casque pour reprendre la fuite.

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