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Les Chroniques de Big City

Les Attentistes

16 Novembre 2012 , Rédigé par A.P.

Les Attentistes sont au café. Pour autant que l'on sache, ils y sont toujours ; peut-être même y ont-ils toujours été. Nul ne sait s'ils attendent vraiment quelque chose, ou si c'est simplement la seule excuse qu'ils aient trouvée pour rester assis, là, toujours, à ne rien glander. Ils discutent, se disputent, ils véhémentent, ils vindicativent. Ils partent en guerre tous les jours contre le système, la jeunesse, la politique et le prix du café. Sans bouger de leur chaise. Ils ont la belle vie : ils ne sont jamais content. Ils seraient prêts à tout pour défendre leurs idées, qui tournent au gré du vent loin au-dessus de leur tête, ces idées qui les dépassent et pour lesquelles ils seraient comblés de mourir ; ils en seraient comblés, et ils l'assènent à qui veut l'entendre avec toute la bonne foi des menteurs qui s'ignorent. Ils ne font rien.

Ils ne boivent pas. Ils ne fument pas. Quitte à ne pas vivre, ils préfèrent faire durer. Allez comprendre.

L'un discoure à l'instant, sur le cours de la vie, avec autant d'entrain que quand il discourait, pas plus tard que tout à l'heure, sur le cours du temps. Comme frappé soudain par l'Inspiration, il s'écrie :

- Tout augmente !

Brillante analyse. Et un autre de rétorquer, fataliste et dramatique, pas peu fier de son effet :

- C'est le drame de notre époque.

Lui, il s'appelle Philémon, mais il aurait mérité de s'appeler Martin. Philémon aime bien tout mettre sur le dos de son époque. Ça le déculpabilise. Il en fait quasiment une règle ; le manque d'éducation de la jeunesse - qui part à vau l'eau et qui n'a plus le temps d'aller à l'école puisqu'elle est occupée à brûler des bagnoles, et il faut bien le dire, ça prend du temps -, la pollution de l'air – sans doute les gaz émanant des susnommées bagnoles, avant et pendant combustion -, la montée du fascisme et du féminisme : tous ces maux sont imputables à « notre époque ». C'est bien pratique.

Le premier renchérit, de peur de prendre du retard dans la grande course aux lieux communs :

- C'est la faute aux politiques.

Une petite faute, mais tout de même : une merveille de concision. Phrase percutante s'il en est. Lui s'appelle Robert, et de vous à moi, il ne l'a pas volé. Mais Philémon n'est pas décidé à se laisser faire :

- Évidemment ! Ils sont tous corrompus !

Bravo. Magnifique. En seulement deux phrases et cinq mots, Philémon vient sans doute d'arracher la victoire, il le sent. Il se retient de triompher, par prudence, mais l'odeur de la victoire lui flatte les narines. Le public opine pensivement. Robert n'a pas mieux ; la puanteur de la défaite le saisit à la gorge : c'est la débâcle. Il admet silencieusement sa défaite, et signe sa reddition en se plongeant dans la contemplation de sa tasse de thé.

Derrière le comptoir, Morse hésite entre le rire et les larmes.

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