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Les Chroniques de Big City

Les Crayons Gris

21 Août 2012 , Rédigé par A.P.

J'ai repris hier soir mon job à l'Utopie. L'Utopie, la mal nommée, c'est une boîte pas très loin du centre-ville. Je devrais dire « discothèque », mais dans la pratique « boîte » est plus proche de la vérité. En gros, c'est une grande salle fermée plongée dans le noir, où les gamins qui ont du fric en trop viennent tous les soirs piétiner en rythme les espoirs que quelqu'un a dû placer en eux. Ils se font tout beaux pendant deux heures, et puis ils viennent là, les filles ruinent leur maquillage et les garçons leur santé. Ils se déglinguent en remuant vainement, ils s'agitent. Et ça leur plaît, en plus.

Peut-être que je suis trop négatif. C'est pour ça, entre autres, que j'ai pris un peu de vacances. Quand je vois les gamines à l'âge où l'on a le temps venir le dépenser ici, fringuées comme ça en plus, ça me fout un cafard à vous couper en deux. Alors j'ai pris trois semaines. Je n'en ai pas fait grand-chose, ceci dit. Je ne suis pas parti. La bibliothèque de Big City est suffisamment vaste pour voyager à moindre frais. J'ai dessiné, aussi. Un peu. Je dessine mal, mais ça me détend. Parfois ce sont juste des taches, des formes. Parfois un visage, ou une danseuse en 19 traits, qui tourne à l'infini.

Mon boulot à l'Utopie c'est un peu de tout ; je file un coup de main au videur en le remplaçant quand il doit pisser, ou aux serveuses quand il y a un coup de feu. Quand il n'y a rien à faire, je fais simplement acte de présence, pour dissuader les types qui sont là de créer des embrouilles. Et passée une certaine heure, ça peut s'avérer franchement compliqué. Moi je ne suis pas videur, je ne suis même pas de la sécurité, je dois juste éviter que les gars s'échauffent trop. Mais si je rate mon coup et qu'une baston éclate, j'appelle les autres, je ne fais rien ; me battre, c'est pas mon truc. En fait, ça me dégoûte déjà de voir les autres se taper dessus. Quand ça arrive je voudrais juste être ailleurs.

C'est pas le boulot le plus épanouissant du monde, mais au moins ça paye plutôt pas mal. Pas de quoi aller vivre à côté des quartiers nantis évidemment, mais ça paye le resto une fois par semaine, mon abonnement à la bibliothèque et mon crayon gris toutes les quinzaines. Je n'utilise pas un crayon gris en deux semaines, bien sûr. Dans un tiroir de mon bureau, j'ai une centaine de crayons même pas usés au tiers.

C'est à cause de la fille de la papeterie. Elle est d'une beauté tellement triste. Son visage pleut en permanence. Alors je viens souvent, elle me connaît, je lui fais un sourire, je dis quelque chose de gentil, ou j'essaie d'être drôle, et je n'y arrive pas alors elle rit. Pendant quelques secondes, je peux voir un peu de soleil derrière sa frange.

C'est pour ça, les crayons gris. Je ne peux pas lui acheter un agenda toutes les deux semaines. C'est pour ça que je dessine, aussi. Pour ne pas trop gaspiller. Je la dessine elle, en 19 traits ; c'est un dessin que je connais par cœur, et personne ne le sait. C'est notre secret. Même elle ne le sait pas.

Parfois je me dis, allez, je rentre dans son magasin et je lui dis tout. Je lui dis. Madame je t'ai dessinée des centaines de fois, allez viens je t'enlève, on va vivre au bord de la mer, ici il n'y a rien qui me retienne, le temps de résilier mon abonnement à la bibliothèque et on sera parti, tant pis pour le resto de toute façon tout seul c'est trop triste, viens on y va, tu pourras danser toujours.

Je dis au bord de la mer, c'est histoire de dire quelque chose. La mer après tout je n'en connais que quatre poèmes sur lesquels je suis tombé par hasard. Mais on n'en dit que du bien.

Vous savez ce que c'est que d'attendre quatorze jours l'esquisse d'un sourire ? Croyez moi, ce n'est pas drôle. Alors parfois je me dis, allez je fonce. Je pousse la porte et là je pense ; et si elle dit non ? Si elle me dit Monsieur du calme, on ne se connaît pas, moi j'ai une vie, une vraie avec des gens dedans, des réunions de famille, des rencarts même de temps en temps, et des anniversaires avec un gâteau et des bougies. Si elle me dit retournez plutôt déprimer sur ces gamins que vous ne connaissez pas, lire ces livres que vous ne comprenez pas, et laissez moi. Si elle me dit tout ça, alors moi ma vie ce sera quoi ? Je n'ai déjà rien de plus qu'un rêve.

J'ai pris trois semaines de vacances pour me reposer un peu, et y réfléchir. J'en ai pas dormi. Avant-hier, c'était mon anniversaire. J'ai dessiné un peu devant la télé.

Et puis hier soir, j'ai repris mon job à l'Utopie.

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