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Les Chroniques de Big City

Morse

13 Août 2012 , Rédigé par A.P.

Quand il est derrière son zinc, Morse ne s'ennuie jamais. Le bar est toujours plein. Morse, le monstrueux planticarde, ne refuse jamais personne. Toutes les populations de Big City se mélangent ici, les perdus et les bourgeaillons, les attentistes et les nantis. Et pourtant jamais une rixe n'éclate. Morse sait se faire respecter.

Il est immense.

Sa peau semble être une carapace, ses mains des battoirs. Ses défenses imposantes suffisent la plupart du temps à dissuader les éventuels trublions. Son cigare fume tranquillement vers le plafond. Il est calme. Il aime être ici, et il n'aime pas devoir jeter quelqu'un. Mais quand finalement il doit s'y résoudre, le type ne fait pas long feu.

Morse est là depuis le début. Et il sera sans doute là jusqu'à la fin. Il était là avant Mutti, certains disent même qu'il était là avant Téha. Il est immuable ; Big City toute entière tourne autour de lui.

Ce soir comme souvent, Eli est au bar. Eli est un bourgeaillon, un gentil fils à papa, le genre de petit bonhomme qui à 19 ans commence à trouver que sa gourmette en or massif lui pèse un peu lourd sur le coeur. Ce soir comme de temps en temps, Eli accoudé au comptoir a la gueule cabossée.

- Alors petit, commence Morse de sa voix grave, qu'est-ce qui t'est arrivé, cette fois ?

- J'ai pas trop envie d'en parler.

Ses yeux sont plongés dans le whisky. Ca le brûle mais il s'en fiche.

- Bien sûr que t'as envie d'en parler, sinon tu serais caché au fond, ou chez toi.

- T'as peut-être pas tort.

Morse lui tend un mouchoir.

- Essuie-toi un peu, tu coules dans ton verre.

- Merci.

- C'est une fille, hein ?

- Quoi d'autre ?

- Elle s'appelle comment ? Encore une Yula ?

- Elle s'appelle Cléa.

- Ben voyons. T'es pas foutu d'en trouver une avec un prénom qui existe.

- Et c'est toi qui dis ça.

- Morse, c'est très commun.

- Ouais, au zoo. Remets m'en un.

- Tu veux de la glace ?

- Non, ça dilue le whisky.

- Pour ton visage.

- Ah. Oui, alors.

Eli applique la glace contre son arcade. Dans un coin du bar, les attentistes s'affairent à ne rien branler. Peinardement installés dans le moelleux de la banquette, ils se donnent des noms d'oiseaux. Hirondelle à ceux qui n'ont rien fait de leur printemps, grive à ceux qui n'ont rien fait de grave, et calamar aux ornithophobes. Ils aiment ça, les attentistes, ne rien branler. Morse se dit parfois qu'à passer le temps à cette vitesse, ils vont mourir à toute allure.

- Alors, raconte au brave Morse ce que t'a fait ta dernière connasse.

- Un sourire, au début. Plusieurs, même. C'était assez cool, tu sais, on se tenait la main, on s'embrassait...

- J'imagine. Toutes les mêmes, hein ?

- Oui, mais elle non. Cléa tu vois elle m'aimait même pas, elle aime un autre type, un mec beau. Mais moi je m'en foutais, on s'envoyait en l'air tout le temps, c'était super. Tiens, remets m'en un.

- Tu vas finir déchiré.

- Tu vas finir riche.

- Celui-ci est pour moi. Mais je veux la fin de l'histoire.

- Merci. On peut fumer ici ?

- Oui. Je sais pas pourquoi tu me demandes à chaque fois.

- Parce que le jour où ce sera interdit je veux pas que tu m'en colles une.

- Pas con. La fin de l'histoire.

- Ah ouais.

Eli allume sa clope posément. En tirant dessus il ne se détend même pas. Quel gâchis, pense Morse, quel gâchis. Il doit trouver ça chic. Sa clope est longue et fine, la fumée aussi. Ca doit plaire aux filles avec qui il traîne. Le genre de fille avec de très longues jambes qui remontent lentement jusque sous une jupe plissée. Le genre de fille qui se marre tout le temps sans vraiment savoir pourquoi, juste parce que c'est comme ça, parce qu'il fait beau et qu'elles sont belles. Le genre de fille dont la vie est parfaite, et qui ne prend jamais le temps de s'attacher à rien. Quel gâchis, pense Morse. Quand on voit les perdus.

- Et donc tout allait super bien, reprend Eli, on se marrait, on allait au parc caillasser les pigeons ou alors au billard, des trucs sympas. Et puis bon. Elle s'est rendue compte tout à coup qu'elle était folle amoureuse de ce mec, ce... Step, ou un nom comme ça. Et puis elle s'est cassée, du jour au lendemain.

- Ce sont des choses qui arrivent.

- Elle avait une robe avec des fleurs dessus.

La lèvre d'Eli tremble dans son whisky. Sa paupière aussi. Ses mâchoires se serrent.

- Une robe avec des fleurs. Moches, les fleurs, mais la robe était jolie. Ouais, elle était...

Sa voix a cassé. Ce sont des choses qui arrivent. Morse lui file un autre verre.

- Celui-là est aussi pour moi.

- Merci.

- Passe-moi une clope.

- T'as encore ton cigare.

- C'est pas pareil. Et puis merde, tu me passes une clope ou je te fais payer tes verres.

Bon. Eli lui file une clope. Pas fou. Un peu bourré à ce stade, mais pas fou. Mais Morse ne perd pas le nord. Il laisse le temps au gamin de fumer sa clope tranquillement, le temps qu'il se calme un peu. Et puis il demande :

- Mais ton histoire n'explique pas comment t'as fait pour te retrouver avec seulement un demi visage.

- Tu vas pas aimer ce que je vais te dire.

- Ce sera pas la première fois. Si j'avais gagné deux balles à chaque fois que t'as fait une connerie...

- J'étais vraiment trop mal, vraiment, vraiment très très mal tu sais.

- Allez, crache ta valda.

- Je suis tombé sur le premier type que j'ai croisé. Je lui ai gueulé dessus, peut-être que j'ai essayé de lui en mettre une, je sais plus.

- Et il t'a mis une taule ?

- Même pas. C'était un nanti. Quel con, j'avais même pas remarqué. Le mec a eu qu'à claquer des doigts pour que quatre gorilles m'explosent.

- Si t'as attaqué un nanti, tu t'en es pas si mal tiré. Les gorilles sont moins tendres d'habitude.

- C'était un ami de mon père.

- Merde.

- Ouais. Remets m'en un. Un double. Je le paye, cette fois.

- Tu comptes te suicider au whisky ?

Eli rallume une clope.

- Au tabac ?

- Au point où j'en suis.

- Dis pas ça, ça va bien finir par s'arranger.

- Bien sûr, tout va s'arranger ! Mais non, merde, rien ne s'arrange ! Tu le vois pas toi, toi le monstre, que rien ne s'arrange ? Tu vois pas que je débarque ici, dans ton bar miteux, tous les quatre matins avec la même douleur ? Mais quand est-ce que ça s'arrange, hein ? Hein !?

- Calme-toi, Eli.

- Non, non, c'est trop tard, je peux pas me calmer, cette fois c'est la fois de trop, je suis mort, merde ! Je suis mort ! Mais dis-moi, toi qui es si malin, comment tu fais pour croire à des conneries pareilles ? En te levant le matin, quand tu vois ta tronche de monstre dans le miroir, tu te dis pas merde, ça craint ?!

- Tu vas trop loin.

- Ouais, ouais je vais trop loin parce que j'en peux plus, merde j'en peux plus, tu trouves ça normal, toi, franchement, que je m'échoue ici au milieu des pouilleux toutes les semaines avec une nouvelle cicatrice ?

Morse en a assez. Il attrape Eli par le col et le soulève au dessus du zinc. Les clients se taisent brusquement. Plus un bruit dans le bar.

- Ecoute-moi bien, petit branleur. La quasi-totalité des gens que tu vois rassemblés ici vendraient leurs bras pour avoir la moitié de la chance que t'as. Alors tu vas arrêter de gueuler, tu vas t'asseoir, et tu vas apprendre à réaliser que la vie n'est pas un enchaînement continu de joies et de bonheurs divers. Ensuite, si un gorille t'emmerde, tu viens me voir et je lui règle son compte. Il est grand temps de prendre les choses avec philosophie. Me suis-je bien fait comprendre ?

- Euh... Ouais, ouais.

Morse repose le môme sur sa chaise.

- T'as raison, t'as raison, excuse-moi, je me suis laissé emporter... Excuse.

- C'est pas grave, t'as eu peur, c'est tout.

- Ouais. Merci.

- Dis-moi, ces fleurs sur la robe de ta copine ; elles étaient vraiment moches ?

- Dégueulasses. On aurait dit une tapisserie de vieille.

- Tu vois bien, elle était pas pour toi de toute façon.

- Ouais... Mon père va gueuler, quand même.

- J'espère bien. Va falloir que tu grandisses un peu.

- Il paraît. Pas ce soir.

- J'en doute pas.

- Mets m'en un dernier.

- Un dernier. Ben voyons.

Dehors, le jour se lèvera dans quelques heures. Dans quelques heures, Eli grandira peut-être.

Morse n'est pas inquiet.

Morse, le monstrueux planticarde.
Morse, le monstrueux planticarde.

Morse, le monstrueux planticarde.

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